Locavorisme

De plus en plus de Français «mangent local»

Pour manger mieux, certains consommateurs préfèrent de plus en plus «manger local». On les appelle les «locavores»

En France, les circuits courts tendent à se développer, réduisant le nombre d'intermédiaires entre le producteur et le [...]

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Dante Febronio

Consommer local est un modèle... économique.

Consommer des produits de saison cultivés localement est d’ors et déjà possible. C'est même une action militante et citoyenne tout à fait admirable. Ça s'appelle les circuits courts. C'est exactement comme décider un beau jour de printemps de quitter sa vie de citadin pour aller élever des chèvres dans le Larzac... On le sait aujourd'hui, c'est exemplaire et même salutaire. Sauf que si changer de vie peut être facile, ce n'est ni à la porté de tous ou systématiquement couronné de succès. Cela vaut pour l'élevage de brebis comme pour la consommation responsable. 

Un choix et une discipline de vie

On peut tout à fait décider un jour que faire les courses est devenu deux à trois fois par semaine (c'est un minimum si vous voulez de la salade fraiche) une belle balade champêtre à bord de son pick-up (10 à 15 l/100 km) entre les différentes exploitations agricoles pour acheter légumes, oeufs et volailles, produits laitiers, viandes, etc... Parce que dans le monde agricole on ne passe pas encore du rayon fromage à celui de la boucherie aussi facilement qu'à l'hypermarché. Bref, ça fonctionnera tant que le prix de l'essence vous permettra de remplir les 80 litres du réservoir de de votre Ford Ranger. Au final, les polluants économisés par votre militantisme sont largement compensés par les émissions de vos nouveaux besoins en transport (le raisonnement est toujours valable même avec une hybride).

Les circuits courts sont plus polluants

Heureusement, mère nature, dans sa grande bonté, a prévu l'alternative en faisant apparaître la vente directe et les AMAPS. Je l'ai déjà écrit dans une précédente contribution, AMAPS et vente directe sont des initiatives tout à fait respectables et sont actuellement les meilleurs promoteurs des circuits courts. Seulement, ces deux merveilles de mère nature se heurtent à un mur économique de taille, le volume de vente. Jamais ces deux modes de distribution ne représenteront une part significative du commerce alimentaire, ils n'en ont d'ailleurs pas la prétention. Pourtant cette limite que représente un faible volume de vente pose non seulement un problème au niveau des prix mais, hélas, un surcroit de pollution. Oui, une AMAPS, un agriculteur local qui vend lui-même sa production ou une boutique spécialisée bio équitable label rouge produits du terroir, tout ça pollue plus que le dernier hypermarché qui distribue encore des sachets en plastique !!! Rassurez-vous, en valeur absolue la pollution des circuits courts c'est bien négligeable à coté de celle de la grande distribution. Mais si l'on considère les émissions de CO2 par rapport au volume de vente, une salade du sud de l'Espagne pollue moins que celle qui a poussé à 10 km de chez vous. La raison est simple, plus le réseau est étendu et les volumes transportés sont important, plus il est facile d'optimiser les transports. Essayez d'optimiser les transports de 50 salades entre la ferme du Père Scharff et le marché aux primeurs du mercredi, vous verrez qu'il n'y a pas grand chose à économiser (sauf si le Père Scharff consent à venir en ville à dos de mulet).
Retournez le problème comme vous voulez, ce qui existe aujourd'hui n'est pas la solution pour tous.

Y'a pas que la pollution dans la vie, il y a les impôts aussi.

On va pas se leurrer, si une bonne partie de nos concitoyens prend les circuits courts pour des fils électriques qui se croisent en faisant des étincelles, une autre bonne partie les prend pour un truc de bobos écolos ou, pire, de hippies utopistes. Un économiste fera vite la balance entre le chiffre d'affaire de la grande distribution et le zéro virgule rien que représentent en comparaison les actuels circuits courts. Sans compter les milliers d'emplois salariés des uns face aux quelques auto-entrepreneurs que sont les autres. Mais comme la crise le prouve, les économistes ne sont pas toujours de bons conseils.
Les plus au fait des alter-mondialistes argumentent, et c'est indéniable, que les circuits courts sont des emplois non délocalisables, contrairement à un employé de chez PSA. Si l'engagement à produire localement est le fondement d'une entreprise, on la voit mal ouvrir une usine en Roumanie (sauf si c'est pour nourrir exclusivement les roumains). Mais il y a un paramètre que les pouvoirs publiques ne semblent jamais prendre en compte : les impôts !!! Lorsque vous payez votre salade, vous payez la TVA, que la salade soit du coin et qu'elle ait un accent moldave. Mais le reste du prix est composé de tout les frais qui ont permis à cette salade d'être dans l'étale ce matin. Il y a toute une chaine de coûts entre le lieu de production et le lieu de vente, et ces coûts sont au final les salaires de tout les employés à l'origine de ce miracle et les bénéfices de leurs sociétés. Si on compare les chaînes des coûts entre la grande distribution et les circuits courts, on commence par observer que celle de la grande distri est la plus longue et la plus complexe... Normal le chemin est plus long et nécessite plus d'intervenant. Pourtant les circuits courts sont rarement moins chers... Normal... Volume de vente plus faibles = rentabilité moins élevée. Mais ce que le citoyen imposable devrait regarder, c'est qui perçois les taxes. Chaque revenu ou bénéfice est taxé... normalement. Sauf qu'en achetant à Meudon une salade Moldave, après la caissière et le magasinier de Meudon, probablement non imposables, le routier polonais, les pompistes luxembourgeois, suisses, autrichiens, les débardeurs et l'agriculteur moldaves ainsi que les ouvriers saisonniers grecs et sans papiers n'ont probablement jamais payé un seul centime de Leu à la collectivité meudonnaise. Quant aux bénéfices et les dividendes de la grande distribution, ils sont certainement taxés en partie en France et peut être aussi en partie en Belgique (suivez mon regard).
Pour les salades du père Scharff, vendues au marché, il suffit de tendre l'oreille au bistrot de la place pour savoir qui taxe l'agriculteur, quand il peut être taxé, parce que souvent on parle de subventions. Si tout à coup, les collectivités territoriales se décidaient à développer les circuits courts, sérieusement et pas seulement en organisant deux marchés du terroir par an, elles pourraient, en plus de développer l'emploi sur leur bassin économique (mais bon, ce serait qu'un avantage mineur), récupérer une partie des taxes évadées en Belgique, au Luxembourg, en Suisse, en Pologne et en Moldavie.
Économiquement, ça se tient... Mais je suis ouvert au débat.

L'autosuffisance, un mythe ?

Bien sûr, passer aux circuits courts supposerait que l'agriculture locale soit en mesure de produire suffisamment. On peut concevoir que nos compatriotes martiniquais s'inquiètent de se voir priver de nos bonnes mirabelles de Lorraine ou de nos pruneaux d'Agen. Ou plus simplement que certaines régions se voient menacées par leur passé agricole productiviste proche de la monoculture céréalière (marre des flocons d'avoine à tous les repas ?). Une employée d'une agence publique de développement dont je tairais le nom, me l'a déjà fait remarquer. "Mais monsieur, votre idée est bonne, mais on ne produit pas assez dans la région pour nourrir tout le monde." C'est à ce moment qu'on se demande si ces agences ne confondent pas problèmes et solutions, et vice versa. Si l'agriculture locale traditionnelle (oui, aujourd'hui pour désigner l'agriculture intensive non bio on parle d'agriculture traditionnelle ou conventionnelle... Pourquoi pas moderne tant qu'on y est)... Si cette agriculture n'est pas en mesure de nourrir le pays, même en le polluant et en sacrifiant ses agriculteurs, que pourrions-nous faire pour y remédier ? Attendez, je réfléchis... Nous pourrions peut être essayer de re-dynamiser le secteur agricole en lui ouvrant plus largement les marchés locaux. Non ? De toutes façons, consommer local ne va ni stopper les importations, ni fermer les hypermarchés. Ca c'est le prix du pétrole qui s'en chargera.

Repenser TOUT le circuit de distribution.

Repenser le modèle de distribution entre le champ du père Scharff et votre assiette est plein d'opportunités. Intégrer la grande distribution à ce nouveau modèle serait impossible en raison de leur modèle économique. On le sait maintenant, proposer constamment les prix les plus bas n'est pas sans conséquences. C'est un système basé sur le volume de vente (encore !!!), plus on vend, moins on a besoin de marges, mais comme on en a toujours besoin on va faire baisser les marges de ses fournisseurs et la qualité de ses produits. Pire, plus on vend, moins ses concurrents vendent et donc moins il y a de concurrents plus on est libre de ses prix et de toutes façons on se rattrape sur les ventes de lave linge (vous saviez pas ?). Qu'une enseigne propose un rayon produits issus des circuits courts semble une initiative louable, mais vendre dans un coin des tomates produites localement et en plein centre du rayon primeur des tomates espagnoles élevées sous la serre ressemble plus à un alibi marketing.
Imaginer une enseigne nationale dédiée uniquement aux produits locaux sur le même modèle économique que l'actuelle grande distribution serait un non sens. Rien qu'avec le nom d'une telle enseigne : "Les Hyper DuCoin" leader mondial des produits locaux. A contre courant des circuits courts. Toujours en raison du principe du volume de vente, vouloir concentrer au même endroit un maximum de denrées et ensuite compter sur le consommateur pour venir les chercher n'est pas la manière optimale et la plus écologique d'envisager la distribution. Oui, il serait plus efficace, non pas de livrer à domicile (comme on commence à le faire) mais de livrer à proximité. A une distance de l'assiette d'environs 10 minutes... à pied !!! Voilà, j'ai inventé le commerce proximité !!!

Et l'urbanisme ?

Je me rends compte que cet argumentaire commence à être long, merci d'être déjà arrivé jusque là. Et promis, je zappe le passage sur les vertus du commerce proximité.  Manger local est la solution à tout. Je m'emporte un peu, mais les retombées des circuits courts sont plus nombreux qu'on le penserait de prime abord. Ce n'est pas exactement revenir aux modèles d'antan, celui de la France rurale, parce que les techniques ont évolués depuis et parce que c'est un modèle à reconcevoir de bout en bout pour le rendre efficace et attractif. En revitalisant les centre ville, au détriment des zones artisanales de périphéries, les commerces alimentaires amélioreraient l'affluence dans les autres commerces voisins. Et si tout est à 10 minutes à pied, il devient plus facile de faire des rues piétonnes. Prenez un axe routier d’accès à la ville lorsque sorties de bureau coïncident avec le trajet des courses, enlevez le trajet des courses, et vous êtes plus vite à la maison, vous avez même le temps de vous arrêter chez l'épicier pour prendre un litre de lait.
Et comment on fait quand on habite dans un lotissement chic construit sur d'anciennes terres agricoles avec même pas un commerce à moins de 10 km ? D'abord, je dirais que vous travaillez probablement dans une agence publique de développement. Ensuite, je vous renverrais vers le promoteur immobilier qui vous a fourgué une maison Phoenix en vous vendant le bonheur à la campagne tout en vous condamnant au bonheur de 3h de route quotidiennes pour aller au bureau. Et finalement, je vous conseillerais d'ouvrir à la place une petite épicerie "Au bonheur local" parce qu'avec le nombre de gogos dans votre lotissement y'a du business à faire.

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Vous aussi, participez au débat :
Manger local, un modèle pour tous ?

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