«Ghettoïsation»

Un rapport du Sénat accuse la réforme de la carte scolaire menée par Xavier Darcos d'avoir accru les inégalités

La carte scolaire assouplie de Xavier Darcos est un «échec» : c'est un rapport du Sénat qui le dit. Bien loin de permettre aux familles de placer leurs enfants où elles le souhaitent et de favoriser la mixité sociale, elle a, selon le texte, [...]

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Philippe Meirieu
Professeur en sciences de l’éducation à l’université Lumière-Lyon 2

Il faut reconstruire une nouvelle carte scolaire qui mixe centre et périphérie

Tout commence en 1963. On voit alors les premiers effets de l’allongement de la scolarité obligatoire à 16 ans votée en 1959. C’est «l’explosion scolaire» ! On inaugure un collège par jour ouvrable ! Jusque-là, le tissu scolaire pouvait absorber les évolutions sans trop de réglementation. Jusque-là, la répartition des élèves dans les établissements se faisait à l’amiable. Ce n’est plus possible et c’est à ce moment qu’apparaît la «sectorisation scolaire»… dont sera dispensé, d’entrée de jeu, l’enseignement privé. Les bulletins syndicaux dénoncent d’ailleurs, à l’époque, une «mesure inique» qui assigne à résidence les enfants du peuple et bafoue la méritocratie républicaine. 

Ironie de l’histoire : c’est la droite qui a fait la carte scolaire. Et c’est la droite qui va la défaire en reprenant, pour une part, les arguments de la gauche qui s’y était opposée.

Mais, c’est que tout a changé depuis 1963 : la promesse scolaire s’est éventée et l’école est devenu un « marché » où chacun cherche, plus ou moins, le meilleur rapport qualité/prix pour assurer le meilleur avenir à ses enfants. De nombreux parents sont devenus d’excellents stratèges et cherchent à contourner les obligations de la carte scolaire. 

Certes, cette dernière, construite sur le principe de territoires relativement homogènes, ne constituait plus vraiment une digue efficace : les initiés savaient comment s’en exonérer par le jeu des langues et des options ; certains, moins scrupuleux, utilisaient les fausses domiciliations ; d’autres, plus habiles, montaient des dossiers avec moult certificats pour obtenir la bonne dérogation, et, enfin, bien sûr, il restait toujours l’enseignement privé pour y échapper. Mais, malgré tout, la carte scolaire restait un outil minimal de régulation et ralentissait un peu les phénomènes de ghettoïsation en cours, avec des établissements désertés, d’un côté, et des établissements objets de toutes les convoitises, de l’autre…

La dérive des continents scolaires

L’assouplissement de la carte scolaire mise en place sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, avec la perspective affichée de sa suppression, va, elle, accentuer la ghettoïsation en contribuant à vider les établissements « difficiles » de leurs derniers «bons élèves»… Or, l’on sait que, si jusqu’à 30% d’élèves en grande difficulté, un établissement peut continuer à fonctionner de manière à peu près équilibrée, cela devient très problématique quand on atteint 60, voire 80 ou 90%.

L’enjeu est là précisément : si l’on veut éviter que s’accroisse la dérive des continents scolaires, il faut que chacun d’eux ait un maximum de mixité sociale et prenne sa part dans l’encadrement des élèves les plus fragiles. La solution : reconstruire une nouvelle carte scolaire en prenant en compte ce seuil des 30% d’enfants en grande difficulté et en travaillant plutôt sur un découpage en parts de tarte (ou de camembert) qui englobe des quartiers du centre et de la périphérie. Et, bien sûr, intégrer les établissements privés dans la carte scolaire au sein de bassins de formation où les ressources sont mutualisées pour permettre  « l’offre scolaire » la plus large et la plus équitable possible, afin d’y substituer progressivement et obstinément la complémentarité à la concurrence.

Pour construire cette nouvelle carte scolaire, il faut un vrai travail de concertation sur les territoires impliquant tous les partenaires concernés et, au premier chef, les parents. Il faut également un cadre institutionnel adéquat et je suggère que ce ne soit ni l’Éducation nationale ni les collectivités territoriales, mais une instance qu’elle co-président qui en soit chargée. Une instance « citoyenne » qu’il reste à inventer, comme beaucoup d’autres choses, pour faire enfin basculer notre école dans la démocratie.

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Vous aussi, participez au débat :
Pour ou contre la carte scolaire ?

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  • Photo de Mich Hirsch

    02 juillet 2012, 23:51

    Mich Hirsch
    D'accord bien sûr! mais pour moi subsistent plusieurs questionnements : tout d'abord j'ai trop vu de profs mettre leurs charmants bambins dans le privé pour être certain que je ne le ferai pas, il doit bien y avoir une raison... Tout de gauche qu'ils soient, ceux qui dénoncent la médecine à deux vitesses mais accouchent dans une clinique privée, ceux qui prônent une réforme de la carte scolaire (dont je fais partie) mais qui tremblent de mettre leur tête brune dans un établissement controversé affiche une contradiction qui nous permet de mesurer l'ampleur de la situation.
    D'autre part, ce redécoupage en parts de tarte, s'il semble super intelligent mathématiquement, ne risque-t-il pas de se heurter aux réalités des distances, une famille vivant dans un quartier central vivra ça comme une punition de devoir amener les enfants loin du coeur de la ville. J'imagine que les parts doivent être les plus petites possibles sinon ça ne changerait rien. Mais on se retrouverait à avoir 4 écoles autour de chez nous (nous habitants virtuels du centre) et à devoir aller à l'école beaucoup plus loin ? Est-ce cela ?
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  • Photo de Non connecté
  • Photo de Profil supprimé contre

    06 juillet 2012, 10:36

    Profil supprimé minarchiste et fédéraliste.
    Lorsque tous ceux qui ont ces jolis discours l'appliqueront à leurs enfants, donc le jour où leurs actes rejoindront leurs paroles, ce jour-là, on pourra en reparler. ;)

    Mieux ! Supprimons la carte scolaire afin que tous ceux qui tiennent ces discours envoient leurs enfants dans les établissements difficiles et peu réputés. Non... ce serait trop facile de ne s'imposer cela qu'à soi-même, il faut l'imposer à tout le monde, je sais. :-/
    0 0
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  • Photo de Non connecté
  • Photo de Profil supprimé contre

    07 juillet 2012, 10:18

    Profil supprimé minarchiste et fédéraliste.
    «certains, moins scrupuleux»
    L'État n'a aucun scrupule pour imposer cette carte liberticide.

    Pourquoi les citoyens devraient-ils en avoir pour sauvegarder leurs libertés ?
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