Scission Photo : Abaca

Belgique : le Parlement vote la scission de l'arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde

«Pour la plupart de nos concitoyens, la Belgique a encore un sens», s'est félicité le Premier ministre belge, Elio Di Rupo, après l'adoption par le Parlement du projet de loi scindant l'arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde (BHV).

Considéré [...]

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Marcel Sel
Auteur, chroniqueur, scénariste, éditorialiste de blog

Non. La scission de BHV n'est pas la clef du problème belge. La clef, c'est la N-VA.

La "crise belge" dont on pourrait croire que les près de 600 jours sans gouvernement était l'apogée ne se résume pas à BHV. Cet arrondissement électoral mixte (où Francophones et Néerlandophones avaient les mêmes droits) s'étendait sur trois cantons électoraux, deux font partie la région flamande dont le gouvernement cherche à éradiquer toute langue autre sur son territoire. Le troisième est la région bruxelloise, bilingue mais à très forte majorité francophone, dont le gouvernement flamand refuse de reconnaître l'autonomie, considérant que Bruxelles (la ville de Bruxelles, qui n'est qu'une des 19 communes de la région de Bruxelles) est sa capitale. La raison d'être de cette "mixité territoriale est que les deux cantons situés en Flandre sont peuplés pour un quart de Francophones qui, ensemble, ne peuvent espérer élire plus d'un député (deux tout au plus). De ce fait, les Francophones ne pourraient efficacement y présenter qu'un parti "communautaire" représentant tous les partis francophones, des verts au MR (équivalent de l'UMP). La mixité de l'arrondissement permettait au contraire aux voix francophones de cette partie de la Flandre de participer à l'élection d'un nombre bien supérieur de députés, avec ceux de Bruxelles, et donc d'influer sur la représentation politique, et non communautaire, à l'Assemblée nationale (la Chambre en Belgique). Inversement, les Néerlandophones de Bruxelles participaient à l'élection des députés néerlandophones de l'ensemble BHV, eux aussi bien plus nombreux. Le résultat pour eux de la scission de BHV, c'est qu'ils ne sont mêmes plus sûrs de pouvoir élire un seul député les représentant à Bruxelles.  La scission de BHV est donc un échec cuisant pour la représentativité. Voilà pour la partie politique ou, disons, démocratique.

Au niveau de l'unité du pays, celle-ci n'existe plus culturellement, ni au niveau des partis, tous scindés. En Suisse, il y a également de fortes différences culturelles entre Alémaniques et Romands, mais il y a en revanche un consensus sur les valeurs fondamentales de la démocratie suisse. C'est en réalité ce vieux consensus belge du compromis qui a volé en éclat en 2007 lorsque Yves Leterme (chrétien-démocrate) est arrivé au pouvoir avec la N-VA (nationalistes flamands) dans ses bagages. La Flandre politique, déjà en rupture avec les principes du Traité de Lisbonne, voulait aller plus loin encore, en interdisant, par exemple, les langues étrangères (et particulièrement le français, mais aussi l'anglais) dans la rue, y compris dans des quartiers où le français domine depuis plus de cinquante ans. En acceptant une scission partielle de BHV contre un refinancement de Bruxelles, Elio Di Rupo a renoué avec ce consensus, mais il dispose pour cela d'une faible majorité en Flandre. Or, la Flandre, c'est 58% des Belges. Pire : la N-VA étant créditée de 35 à 38% aux prochaines élections, et le Vlaams Belang fasciste et nationaliste, de 8 à 12%, il se pourrait très bien qu'aux législatives de 2014, il n'y ait plus de majorité flamande pour soutenir la réforme de l'État que le premier ministre mène aujourd'hui avec des partis traditionnels flamands en régression. Déjà aujourd'hui, à peine la scission de BHV votée, le président du parti chrétien-démocrate flamand (le deuxième en nombre de députés après la N-VA) annonce la prochaine… réforme de l'État ! Bref, rien n'est réglé.

J'avais écrit sur mon blog à l'automne 2011, au moment où la Belgique a enfin formé un gouvernement, que nous n'avions obtenu qu'un répit, et un espoir. En effet, l'ensemble de la réforme, dont BHV est un symbole, mais pas une avancée cruciale, pourrait permettre aux partis traditionnels de Flandre de se remplumer un peu. S'ils y parviennent d'ici 2014, la Belgique pourrait perdurer. Mais rien jusqu'ici ne permet de l'espérer. La N-VA continue en effet à progresser, malgré un langage de plus en plus dur et l'intégration de plus de 30 mandataires locaux du parti fasciste Vlaams Belang pour les élections communales de cet automne (2012). C'est donc bien cet automne que se jouera le vrai match. Si la N-VA, qui n'avait qu'un seul bourgmestre en Flandre aux dernières élections locales, parvient à damer le pion au CD&V (chrétiens démocrates flamands) qui disposent encore de près de la moitié des mairies en Flandre, le CD&V pourrait imposer de nouvelles conditions plus dures à leur participation à la réforme de l'État actuelle, qui pourrait menacer le gouvernement actuel avant 2014. Dans ce cas, de nouvelles élections anticipées seraient une catastrophe. Si non, celles de 2014, si elles étaient bien gagnées par les nationalistes, impliqueraient l'impossibilité d'encore trouver un accord de gouvernement. En effet, la N-VA n'entrera jamais dans un gouvernement acceptable aux yeux des Francophones, et inversement. Le fait qu'on n'ait pas scindé totalement BHV (l'arrondissement n'est pas clairement scindé au niveau judiciaire, ni même électoral) alimente en fait le discours de la N-VA et du Vlaams Belang et l'on se demande même s'il y a eu le moindre gain pour les partis traditionnels. En vérité, c'est l'électeur flamand qui décidera, lors des deux prochains suffrages, de l'avenir (ou non) de la Belgique. L'hypocrisie des médias néerlandophones aidant — mais ils semblent en train de changer de leur fusil d'épaule — la plupart des électeurs de la N-VA ne se rendent absolument pas compte qu'ils risquent d'amener au pouvoir un parti dont le seul objectif est l'explosion d'une des plus anciennes démocraties d'Europe : la majorité des électeurs de ce parti radicalement nationaliste et francophobe n'est ni nationaliste, ni francophobe ! 

Ces derniers temps, des politiciens flamands du centre, de droite traditionnelle libérale et écologistes ont attaqué la N-VA sur son recrutement de plus en plus évident dans les rangs des plus radicaux des fascistes du Vlaams Belang (le dernier à avoir été admis sur les listes de la N-VA, Jurgen Ceder, est carrément l'un des co-auteur du "Plan en 70 points", l'ancien manifeste raciste et anti-immigrés du Vlaams Belang). Mais une bonne partie de la presse flamande souligne plus le fait que cette réaction est animée par la peur de perdre les élections — ce qui est loin d'être faux — qu'elle ne met en exergue les innombrables liens 'naturels" entre la N-VA et les fascistes. Ainsi, il est aujourd'hui encore tabou de parler de la commémoration à trois ex-nazis, dont le Laval flamand, par le Vlaams Belang et un certain nombre de députés N-VA, devant plus de 3000 personnes, en 2004. Il est aussi tabou de révéler les liens innombrables qui existent entre les deux partis nationalistes, au travers notamment de leurs viviers politiques, les jeunesses nationalistes du VNJ et de la NSV, conçus sur le modèle des jeunesses hitlériennes flamandes de l'occupation et que j'ai révélé dans mon livre Les Secrets de Bart De Wever, jusqu'ici impubliable en Flandre. La presse flamande (qui n'est pas que nationaliste : de grandes plumes unitaristes y travaillent avec brio et courage) est donc l'un des éléments déterminants pour l'avenir du pays, bien plus que la scission de BHV elle-même, qui n'est qu'un détail plus symbolique que réel à cet égard.

On a d'ailleurs vu dès le vote une certaine mollesse. Les cris de victoire qui avaient accompagné la formation d'un gouvernement après l'invraisemblable crise belge n'étaient du reste pas au rendez-vous. À la place, on a eu droit à quelques discours plus ou moins convaincus. Pendant ce temps, les analystes de certains partis francophones étudient, au cas où, les effets de la séparation éventuelle et préparent un avenir séparé éventuel que la majorité des Belges, Flamands, comme Wallons et Bruxellois, ne souhaitent pas. Mais il y a à cela un précédent : en Tchécoslovaquie, seuls une petite vingtaine de pourcent des Tchèques et un peu moins de 30 % des Slovaques voulaient la séparation qui a — démocratiquement (c'est là le comble) effectivement été signée par les deux "communautés". 

Bref, rien n'est sûr, mais les deux années qui viennent, et les élections, seront décisives. Pour longtemps, dans les deux cas. 

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Vous aussi, participez au débat :
Bruxelles-Hal-Vilvorde scindé : la Belgique est-elle sauvée ?

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  • Photo de Manu Kodeck

    17 juillet 2012, 10:51

    Manu Kodeck
    La Belgique s'apprête donc à tourner la page (BHV) de son histoire.
    Après, promis, on met le communautaire au frigo pour 20 ans ...
    Mouhaha
    0 0
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  • Photo de Non connecté
  • Photo de Maddy Renier non

    19 juillet 2012, 09:36

    Maddy Renier Je suis blogueuse.

    @Manu Kodeck 

    On a jamais dit que le communautaire était terminé pour vingt ans. Qui connaît l'avenir ? Evidemment certains s'évertueront à continuer à envenimer les choses. Alors...
    0 0
    Répondre
  • Photo de Non connecté

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