Google hégémonique

Généralistes ou spécialisés, des dizaines de moteurs de recherche existent sur internet. Hégémonique, Google enregistrait au mois de décembre 2011 plus de 90% des parts de visites pour les moteurs de recherche en Europe. Loin derrière, Bing [...]

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Brigitte Simonnot

Les moteurs ne sont pas seulement des applications technologiques mais aussi politiques

Les moteurs de recherche, comme toutes les technologies, changent notre perception du monde et nos capacités de communiquer dans l’espace et le temps. Ce sont des applications intéressantes pour découvrir des contenus du web dont nous n’entendrions pas parler sans eux. Mais nous avons tendance à oublier qu’ils opèrent une sélection sur les contenus du web qu’ils signalent selon différents critères, aussi bien techniques et politiques. Ils proposent leur propre classement, dont les règles sont régies par leurs algorithmes et ces règles ne sont pas publiques : nous ne connaissons que les conseils donnés aux webmestres pour bien référencer leurs sites (voir l’intervention de Franck Rebillard). Il n’existe pas de standards dans ce domaine, et pour cause : c’est un secteur concurrentiel qui génère du chiffre d’affaire pour quelques uns qui sont proches de la situation de monopole selon les pays (Google en France plus qu’aux USA, Yandex en Russie, Baidoo en Chine). N’oublions pas que le monde n’est pas restreint au web et le recours aux moteurs de recherche pour s’informer privilégie les contenus récents au détriment de productions plus anciennes. Chaque moteur privilégie aussi des contenus selon des critères géographiques et de langue qu’il peut traiter. La plupart des contenus patrimoniaux ne sont pas, à l’heure actuelle, accessibles aux moteurs. Dans beaucoup de sociétés, l’essentiel du patrimoine est encore oral. Alors certes, les moteurs permettent une forme de «brassage culturel» mais le ticket d’entrée pour être référencé n’est pas encore ouvert à tous et les vidéos postées sur Youtube sont principalement le reflet du regard porté par nos sociétés hypertechnologisées sur d’autres dont les valeurs nous échappent.

Les moteurs actent une tendance : nous vivons dans un monde où l’attention serait LA denrée rare, ce qui ne serait plus le cas de l’information. Comme si l’information était un donné en soi. L’information est un processus (ou le résultat de ce processus). Nos sociétés établissent les règles qui en font la valeur. Les acteurs des technologies numériques n’ont pas forcément intérêt à ce qu’elles soient vraiment discutées sur le fond, notamment quand il s’agit de faire vivre des sociétés commerciales en concurrence entre elles pour capter l’attention.

Contrairement aux débuts des moteurs de recherche où tout internaute obtenait les mêmes résultats pour une même requête, la tendance actuelle des plus gros moteurs est à la personnalisation des résultats. Ces techniques reposent sur différents critères comme l’emplacement géographique, l’historique des navigations web, les interactions sur les réseaux sociaux, entre autres, captées de façon automatique via les mouchards du numérique. Les techniques de personnalisation modifient surtout le classement des premiers résultats des moteurs, puisque ce seraient les seuls que la plupart des internautes consultent réellement. Les internautes peuvent penser qu’ils obtiennent des résultats « universels », là où il s’agit simplement de résultats de calculs fondés sur les lois de l’imitation (relire Gabriel Tarde), via statistiques interposées. Cette tendance peut conduire à restreindre fortement la perception du monde de l’internaute qui restera confiné dans un « sous-ensemble » jugé par les moteurs susceptible de lui convenir.

Les moteurs de recherche sont des médias un peu particuliers qui diffusent des contenus produits par d’autres mais selon une logique qui est propre à chacun d’eux. Cette logique est censée reposer sur les centres d’intérêt des internautes. Nos sociétés actuelles prônent beaucoup la transparence, mais il y a un malentendu sur cette notion : s’agit-il de faciliter l’usage d’applications sans être obligé de lire de nombreux modes d’emplois ou des spécifications techniques (point de vue des ergonomes) ou de savoir quelle est la politique qui régit les décisions des entreprises qui proposent ces services (point de vue des industries culturelles) ? Aucun résultat proposé par les moteurs de recherche n’est un résultat « naturel ».

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Les moteurs de recherche vont-ils restreindre notre perception du monde ?

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